01/09/2018

 

La nouvelle est bouleversante, elle fait mal à entendre… Mais est malheureusement bien réelle.

Mathias à lourdement chuté lors de son premier rallye, la Ruta 40, ou il s’est brisé des vertèbres, notamment en T6 là ou sa moelle épinière est gravement touchée…

 

 

Mathias :

 

J’arrive en Argentine, excité et impatient de découvrir ce nouvel univers, le rallye-raid.
Mais je ne suis pas en terrain totalement inconnu… Sur place, je croise Pela Renet, mon ancien coéquipier chez Husaberg et Husqvarna, accompagné de son mécanicien Louis qui sont eux toujours dans le team Husqvarna factory.  Pedro Bianchi Prata, une connaissance que j’avais croisé sur certain Enduros, il est alors l’un des membres du staff du team HRC dans lequel je suis. Un Portugais parlant Français ayant une bonne expérience en rallye raid, c’est donc avec lui que je tisse rapidement le plus de liens. Ce sont ces visages familiers qui m’aident à me sentir à ma place.

 

Tout s’accélère dès le “Shake Down” (essais avant course).
Préparer les Roadbooks, se lever à 5h du matin pour prendre son premier départ de spéciale. Un sentiment étrange, un peu comme lorsque je suis passé du motocross à l’enduro… Sauf que là, c’est encore plus complexe ! La moto ? Pleine de technologie nouvelles, un véritable ordinateur sur roues. Des boutons partout, une multitude de règles, des paramètres à intégrer…  Une navigation qui change tout. Ce premier rallye-raid est une claque, un défi immense. Mais je suis là où je veux être et prêt à tout apprendre !

 

Le Prologue

Même si le team ne m’avait mis aucune pression, bien au contraire, j’avais tout de même en tête de gagner ce prologue. On l’avait reconnu lors de deux passages sur la moto: une piste sur 8 km genre WRC en terre, sec béton et poussière. Rien de spécial, juste du pilotage, aller le plus vite possible. Mais il ne fallait pas se sortir ! Malheureusement, le pilote me précédant est tombé et j’ai donc écopé de sa poussière lorsqu’il est reparti juste devant moi… Je fais quatrième de ce prologue à seulement 3 petites secondes du premier en ayant dû ralentir en pleine ligne droite au point de sortir les pieds pour ne pas perdre l’équilibre tellement je n’y voyais rien !

 

Jour 1

Le lendemain, première spéciale de 280 km. Grâce à mon bon prologue, j’ai choisi la place de 7e au départ. Toby Price (ancien top pilote d’enduro en Australie et ayant remporté plusieurs fois le DAKAR, il est donc parmi les meilleurs pilotes de rallye au monde à ce moment-là) partait trois minutes derrière moi. Il s’est passé environ 90 km de spéciale avant qu’il ne me rattrape ce qui est une belle performance pour un newcomer. Par la suite je suis parvenu à le suivre relativement facilement, mais pas bêtement : je me tenais au roadbook, j’étais toujours calé à chaque note. J’ai passé 80-90 km ainsi, avec sa poussière et, dans les dunes j’étais toujours juste derrière lui.

Par la suite nous nous perdons tous les deux, j’essaye de sortir mon épingle du jeu en essayant de retrouver le bon chemin par moi-même mais je me perds encore plus ! Je tourne et vire dans différentes directions pendant une 15zaines de minutes… mais finalement après un long moment de stress, la flèche s’ouvre. Gros soulagement !!!!!!! Du coup je fais ma navigation au cap tranquille, j’engrange de l’expérience sans faire d’erreurs et trouve mes WayPoints un à un et finis l’étape sans encombre. 7e de l’étape à vingt-quatre minutes en ayant bien perdu un gros quart d’heure. Tout allait bien, et surtout j’ai pris beaucoup de plaisir !

 

Jour 2

Après une première journée prometteuse, place à la deuxième étape. Cette fois, on roule sur un terrain déjà emprunté par le Dakar l’année précédente.Départ dans un “rio” : 40 km de piste asséchée, rapide et exigeante. J’attaque fort, à 90 % de mes capacités, sans commettre d’erreur. Devant moi ? Un certain Luciano Benavides (aujourd’hui champion du monde des rallyes et vainqueur du DAKAR) Il est Argentin et connaît ce terrain par cœur, s’y entraînant toute l’année avec son frère. Il est parti 3 minutes avant moi… mais après 40 km, je suis déjà dans sa roue ! Duel en pleine spéciale. Dans la zone de dunes, je suis plus rapide. Je le double une première fois… Il me redouble, voyant que j’hésite légèrement sur mes caps. Mais 80 km plus loin, à l’entrée d’un autre rio, il comprend que je suis plus rapide et me laisse passer ! Dès lors, c’est 40 km de pur plaisir. Je sais que je roule bien, je le ressens. Mais je reste prudent : dans les zones de danger, je ralentis énormément, surement trop… mais je préfère ça que l’inverse. Zéro prise de risque inutile.

Arrivée au re-fueling à mi-spéciale, je vois bien qu’il y a quelque chose qui travaille l’équipe… Ils sont bizarres, me posent quelques questions pour savoir comment je me sens et ne veulent pas me dire mon classement, surement pour éviter que je ne m’emballe ou prennent de risques inutiles. Leur message est clair : rester concentré.

 

L’accident….

Concentré, lucide, parfaitement en phase avec mon pilotage. Je repars, dans cette deuxième moitié de spéciale qui a un profil bien plus lent, des ornières profondes laissées par les tracteurs, du sable meuble, un terrain piégeux. Je suis précis sur mon roadbook, chaque geste est calculé. Puis au bout de 20km vient un nouveau rio, bien plus lent que les précédents ou nous prenions des vitesses jusqu’à 160km ! Je vois des traces partir à gauche, mais dont la végétation masque le terrain. À droite, c’est plus dégagé. Je prends cette option. Je ralentis. Je tourne. Je réaccélère. Et soudain… tout bascule. Une secousse. Mon corps est projeté en avant, éjecté de la moto comme un pantin désarticulé. Une fraction de seconde, et me voilà en l’air. Sans toucher la moto, je percute le sol tête la première, me plie en deux. Avant même de finir ma chute, je comprends. Je ne sens plus mes jambes…

À partir de là le cauchemar commence. Je suis conscient, conscient physiquement mais aussi mentalement de ce qui vient de se produire et que ma vie ne sera plus jamais pareille. Je me souviens que mes premières pensées ont été évidemment envers mon père et la tristesse dans laquelle il sera au moment d’apprendre ma chute, le fais que je ne pourrais jamais réaliser mes rêves de rallye raid et au-delà de ceci, que ma vie tel que je l’entendais étais désormais finie. Je n’avais pas une égratignure, mise à part quelques côtes cassées que je ne sentais pas étant donné ma lésion de la moelle épinière. Allongé sur le dos, le bassin vrillé sur la gauche et les jambes l’une sur l’autre, je garde mon calme. J’enlève mon casque, je n’ai plus de sensibilité à partir du sternum. En revanche, j’ai l’horrible sensation qui monte petit à petit comme si l’on m’avait mis une corde autour de mon buste, tellement serrée que mon sang ne passait plus et que mon corps était séparé en deux…

C’était excessivement désagréable. La tête / les bras bougent, mais en dessous des pectoraux, plus rien.Dans ce chaos, un réflexe me pousse à penser au temps. Je sors mon téléphone pour regarder l’heure et évidemment aucun réseau. Je calcul alors que j’avais repris six minutes à Benavides, mon plus proche poursuivant. Il devrait donc arriver bientôt. Paralysé sur le sol, chaque seconde semble interminable. Enfin, je l’entends arriver au loin. Freinage. Bruit de moteur. Il approche.

L’espoir monte… puis s’effondre. Il ne passera pas ici. Je suis trop à droite. Mon bras se lève, mon regard cherche le sien… Mais il ne me voit pas. Il passe son chemin, comme tous les autres après lui.

Je suis là, conscient, immobile… invisible.

 

Cinquante minutes seul

Je lutte pour respirer. Ma capacité pulmonaire est réduite à un tiers, juste le minimum vital. L’Iritrack, ce système censé prévenir l’organisation en cas de chute, devrait appeler au bout de cinq minutes. Je sais que je suis à seulement une vingtaine de km de l’hélico à vol d’oiseau, il devrait être là d’ici dix minutes… Mais les minutes passent. Rien.

Le premier signal arrive finalement au bout de quinze minutes. Évidemment, ayant la moto à quelques mètres de moi, il m’est impossible d’y répondre. Cinq minutes plus tard, nouvelle sonnerie. Trente minutes après ma chute, ils tentent de me parler. J’essaie de crier pour me faire entendre, mais je manque de souffle. D’une voix à peine audible, je réussis à articuler : « Help me, help me… » Mais l’appel coupe. Silence radio. Ils n’ont pas compris. Ils n’ont pas agi. Pourtant, voir une moto immobile en plein désert et ne pas obtenir de réponse aurait dû être un signal d’alarme immédiat… Mais non. Sur leur écran, ils voient les autres concurrents passer à côté sans s’arrêter. Ils doivent penser que ce n’est qu’un problème mécanique.

Je réalise alors que j’ai un téléphone satellite… dans mon dos ! Un infime espoir. Mais avec la douleur et mon corps immobilisé, il me faut deux minutes pour atteindre la poche. Je glisse ma main… Trop loin. Impossible d’attraper le téléphone. Frustration immense. Je suis à quelques centimètres d’un moyen de survie… mais c’est hors de ma portée.

Le soleil tape fort, brûlant mon visage. Je remets mon casque pour m’en protéger. J’ai soif, la bouche pâteuse et collante. Mais je refuse de boire, anticipant une éventuelle opération d’urgence. J’avais encore la sensation, du moins l’impression, de sentir mes bottes enveloppant mes pieds et j’étais persuadé que mes jambes étaient en l’air à 90°. Pourtant, quand je baisse les yeux, la réalité me frappe : elles sont à plat, croisées l’une sur l’autre. L’image est choquante.

Le temps s’étire. La douleur grandit. L’inconfort devient insoutenable. Mais malgré le temps que j’ai pour faire le point sur ma vie, je n’ai qu’une obsession : garde mon calme.  J’entends des motos défiler sur ma droite, sans un regard vers moi. J’arrête d’espérer. Je ne veux plus qu’une chose : le bruit d’un hélico.

Et puis… enfin… Un quad arrive dans ma trace. Il s’arrête. À cet instant, toutes les émotions que j’ai retenues jusqu’ici ici explose. Panique. Stress. Je parle trop vite, je n’arrive plus à respirer. Il faut que je me reprenne. Il court vers ma moto, active l’Iritrack, alerte l’organisation. Dans l’échange rapide que j’entends, une phrase me frappe : « L’hélico vient juste de partir. »

Au bout de cinq minutes il arrive enfin. Je leur dis qu’il me faut vraiment de la morphine, ils m’ont évacué en civière. J’avais vraiment mal dans le dos, ils m’ont enfin donné des produits une fois dans l’hélico.

 

L’hélicoptère de l’organisation me ramène à Belen, le petit village où avait été donné le départ ce matin-là.

À peine arrivé dans leur modeste hôpital de province, une radio est réalisée en urgence. Le verdict tombe : c’est grave. Il faut agir vite. Chaque minute compte. L’hématome autour de ma moelle épinière risque de grossir et de compromettre toute chance de récupération. C’est là que Pedro entre en scène. Il parle un peu français. Il va être mon ange gardien. Cinq jours et cinq nuits à mes côtés. Je ne le remercierai jamais assez.

Un jet privé est mis en alerte. L’hélicoptère de l’organisation revient me chercher pour me transférer sur un aéroport plus grand,où un avion ultra-rapide m’attend pour une évacuation d’urgence vers Buenos Aires.Dans l’hélico, je suis seul avec un médecin. Pedro, lui, prend la route à toute vitesse pour nous rejoindre au plus vite.Mais moi, je ne suis plus vraiment là. Mon corps lâche. Je vomis sans arrêt, incapable de contrôler quoi que ce soit.Le voyage est interminable. Chaque secousse est une épreuve. Mon esprit lutte pour rester accroché à la réalité.

À Buenos Aires, l’hôpital où j’atterris est saturé. Sans l’intervention de Honda et du chirurgien en chef, le Docteur Sola, je n’aurais peut-être même pas pu être admis. Les examens complémentaires s’enchaînent. Quelques heures plus tard, le verdict tombe : “Il n’y a pas d’urgence à opérer.” Me fait comprendre le chirurgien. Cette phrase, anodine pour certains, change tout pour moi. En une fraction de seconde, je comprends. Oui, ma vie n’est plus en danger, mais ce que cela signifie réellement c’est que mon rétablissement non plus ne l’est pas. Autrement dit : ils ne croient pas à une quelconque récupération.

Le lendemain, je passe six heures sur la table d’opération. Deux côtes et deux vertèbres fracturées. Un fragment a touché la moelle épinière en D6. Les chirurgiens font leur travail, mais dans leur regard, il n’y a aucune promesse, aucun espoir.

 

 

En 2007  j’avais déjà connu une première alerte : trois vertèbres fracturées, six mois dans un corset, mais une moelle épinière intacte. Cette expérience m’avait marqué, mais jamais je n’aurais imaginé qu’elle ne serait qu’un avant-goût de ce qui m’attendait…

Après mon accident, j’ai passé six jours sous morphine. Je vous épargne les détails du quotidien, mais croyez-moi, chaque geste, chaque seconde, était un défi. Le plan initial ? Un rapatriement une semaine après l’opération. Sur le papier, tout semblait organisé. Mon meilleur ami de l’époque était venu, tout comme mon père et mon mécano français. Ils avaient pris un billet retour pour trois jours plus tard, pensant repartir avec moi.

Mais comme souvent, rien ne s’est passé comme prévu. Les assurances se rejetaient la responsabilité de mon rapatriement. Une bataille administrative qui a repoussé mon retour, encore et encore. Finalement, ils sont tous repartis, sauf mon père qui a prolongé son séjour sans savoir quand nous pourrions rentrer. Et là, le temps s’est arrêté. Paralysé dans mon corps, coincé dans un box sans fenêtre dans un service d’urgence de grands blessés. Autour de moi, des cris, des pleurs, des vies qui s’éteignent à quelques mètres seulement. Les jours s’étiraient comme des semaines. L’impuissance, l’attente, le doute… Je n’en pouvais plus, je devenais fou.

C’est finalement Gérard Valat et la Fédération Française de Motocyclisme qui ont pris les choses en main. Alors que rien ne les y obligeait, ils ont organisé mon rapatriement. Sans eux, je ne sais pas combien de temps j’aurais encore dû tenir dans cet enfer.

 

Le trajet entre l’Argentine et la France a aussi été une épreuve en soi. 20, peut-être 21 heures allongé sur une civière coque, à même les sièges standards repliés, la tête à vingt centimètres des trappes à bagages, au milieu des passagers. Seul un petit rideau me séparait du reste de l’avion. Dans mon état, chaque vibration, chaque turbulence résonnait dans mon dos fracturé comme un coup de marteau. Et ce vol-là… je l’ai ressenti comme le plus chaotique de ma vie. Un véritable calvaire. Heureusement, le médecin à mes côtés m’a administré de la morphine pour atténuer la douleur, mais honnêtement, ça n’a pas suffi.

 

Puis, enfin, l’atterrissage à Paris. Une première étape franchie. Avec mon père et les médecins, nous avons immédiatement embarqué dans un petit jet privé direction Lyon. Lorsque nous avons enfin touché le sol lyonnais, j’ai cru que le cauchemar était terminé. Mais en réalité, ce n’était que le début d’une nouvelle épreuve.

Maintenant place à la rééducation, la vrai course de ma vie à commencé